Pourquoi manger lentement ?

D’abord une histoire de mécanisme.

La digestion est l’ensemble du processus qui mène les aliments de la bouche au rectum.

La première étape a lieu en dehors de votre corps : la vue et l’odeur des aliments va envoyer un message au cerveau qui va préparer les organes digestifs (bouche, œsophage, estomac, intestin grêle et colon).

La deuxième étape a lieu dans la bouche et elle est primordiale : Vos dents vont écraser, découper et broyer les aliments pour les transformer en bol alimentaire. Elles permettent de briser les fibres pour rendre accessible à l’intestin les nutriments qui s’y trouvent. La salive hydrate et lubrifie le bol alimentaire. Elle contient une enzyme importante, l’amylase qui découpent les gros sucres contenus dans les aliments (l’amidon) pour le transformer en glucose.

Une mastication suffisante, 10 à 20 secondes par bouchée permet de mélanger suffisamment le bol alimentaire à la salive et à ses enzymes et de broyer suffisamment les aliments pour faciliter le travail de l’estomac : l’action des sucs digestifs sera plus efficace.

Une mastication insuffisante et des bouchées trop rapprochées peuvent ralentir le processus total de digestion et provoquer des inconforts : gaz, ballonnements.

Prendre le temps de mastiquer et de manger permet également de réguler les hormones du rassasiement : GLP-1, CCK et PYY sont libérées par l’intestin quand l’estomac se remplit. La libération de ces hormones dans la circulation sanguine et jusqu’aux récepteurs de l’hypothalamus (cerveau) prend une vingtaine de minutes.

Prendre le temps dans une société du « vite » et de la performance.

Aujourd’hui, je vois passer beaucoup de patients qui mangent vite et seuls, au travail ou à la maison.

Prendre le temps de manger devient compliqué : il faut retourner travailler, lancer une machine à laver, mettre en route le lave-vaisselle. Même des patients qui ont de longues pauses déjeuner (coupure de 1h30 par exemple) mangent rapidement et profitent du reste du temps pour faire quelques courses, pratiquer un sport ou aller à des rendez-vous.

Sans compter tout ceux qui mangent devant l’écran, que ce soit au bureau ou à la maison.

La société nous pousse à être performant dans tous les domaines. Il faut gérer la famille, la maison, le travail. Il y a tout le temps des choses à organiser. Alors on rogne sur le temps de repas, préparation et dégustation inclues pour pouvoir faire le reste.

Manger devient une perte de temps.

Ingérer des calories et des nutriments VS savourer un repas

Notre société et toutes les injonctions autour de la nutrition poussent également les individus à manger de plus en plus d’aliments transformés ou des repas « tout-en-un » afin d’aller plus vite. L’importance est davantage donnée à la valeur nutritionnelle du repas plutôt qu’à sa valeur hédonique.

On voit les personnes se nourrir de shaker de protéines, de barres et boissons énergisantes, de plats tout fait avalés en 10 minutes.

Il ne s’agit plus de nourrir le corps et l’esprit mais d’apporter des calories, des nutriments et de remplir l’estomac.

Déguster, savourer, partager ne sont plus les priorités.

N’est-ce pas dommage ?

Il ne s’agit pas de blâmer les individus et les patients qui ont ce type de comportements, ils sont induits par l’évolution de notre société et les croyances alimentaires, ce n’est pas simple de lutter contre cela. On peut avoir besoin certains jours de manger rapidement pour gérer un impératif, mais je trouve cela triste de reléguer les repas de tous les jours à une simple fonction « calorique ».

Comment trouver des solutions et remettre le repas au cœur de nos journées dans ce contexte ?

C’est tout un travail !

Il peut y avoir un vrai besoin de remise en perspective des priorités de l’individu : de quoi ai-je besoin ? De quoi ai-je envie ? Que me coûte ce comportement aujourd’hui ? Quel petit premier pas suis-je prêt à faire pour modifier ce comportement ? Sur quoi ai-je un pouvoir d’agir et sur quel aspect n’ai-je aucun ou peu de pouvoir ?

Comment faire une « vraie » pause et ralentir ?

On identifie les moments de la semaine où nous avons un vrai pouvoir d’action.

On prend le temps de respirer, de bouger un peu, on éteint les écrans et on refuse les appels.

On a peut-être pris le temps de cuisiner avant. On peut faire réchauffer un plat, et se préparer une belle assiette avec une vaisselle et des couverts que l’on aime.

Vous pouvez mettre tous vos plats sur la table, de l’entrée au dessert pour que votre tête identifie bien l’idée globale du repas. Installez-vous confortablement.

Prenez le temps d’observer votre repas, de le renifler.

Bouchée par bouchée, prenez le temps de mastiquer. Prenez le temps de déguster, de savourer.

Ne mangez pas d’aliments qui ne vous font pas plaisir, mais soyez curieux, soyez exigent. Vous avez le droit d’être sélectif.

Votre repas peut être un vrai moment de détente, un vrai moment de pleine conscience.

ps.

Pas pour tout le monde, pas tout le temps.

Pour les personnes qui ont un rapport très conflictuel à la nourriture et au moment du repas ou qui souffrent de TCA (Troubles des Conduites Alimentaires) ce n’est pas un exercice à tester en premier lieu et se confronter à toutes ces émotions peut s’évérer plus délétère qu’autre chose.

Vous pouvez prendre plus de temps en famille, le soir, en weekend ou en vacances. Puis petit à petit intégrer ces vraies pauses sur votre lieu de travail, quand c’est possible.

Un accompagnement diététique peut être très utile pour apprendre à réorganiser son quotidien afin de mettre en place tous ces conseils.